Fédération francophone d'arts martiaux, club de judo, ju-jutsu, karaté
Le Samedi 26 Mai 2012

De la Chine au Japon... du Ju-jutsu au Judo



Lorsque le Kododan : « Maison où on étudie la Voie », la fameuse Ecole de Judo fondée par Maître Jigoro Kano Shihan, rechercha les origines lointaines de cet Art, il fallut se rendre à l'évidence. Lesdeux principales écoles du Jujutsu (Art souple des saisies) qui étaient à l'origine de la synthèse imaginée par Maître Kano étaient d'origine chinoise. Les documents utilisés pour aboutir à cette étrange constatation étaient d'une part le « Bujutsu Ryusoroku » ou « chronique des fondateurs des différentes Ecoles Martiales » et d'autre part le « Densho Ryusoroku » c'est-à-dire les archives manuscrites des enseignements secrets des diverses Ecoles Martiales.La première Ecole de Jujutsu qui fut à l'origine du Judo était, en effet, le Kito-Ryu.

Or, ces archives secrètes attestaient que sa fondation avait été le fait de trois samurais : Fukuno Hichiroemon, Isogai Jirozaemon et Miura Yojiemon qui furent les disciples d'un dignitaire chinois du nom de Chen Yan Pin (Chin Gen Pin aussi orthographié en japonais Kempin ou Gampin) arrivé au Japon en 1627 et qui aurait commencé son enseignement en 1658 par la transmission du fameux « Koshiki No Kata » (Forme Antique) issu de la fameuse Ecole de Shaolin. Ce Kata (littéralement « moule », « empreinte ». forme codifiée servant de modèle) ainsi que ses principes d'applications se seraient ensuite transmis de Maître à Disciple jusqu'à Jigoro Kano qui ne laissait à personne d'autre le soin de la démontrer avec, pour assurer le rôle d'attaquant, soit Yoshioko Yamashita soit Hajime Isogai tous deux dixième Dan.

La seconde Ecole de Jujutsu étudiée par le Maître Kano était le Yoshin-Ryu. Or cette école avait été créée par un médecin de Nagasaki, Akiyama Shirobei Yoshitoki, surnommé Yoshin Miura, qui avait étudié les formes chinoises de l'Art Souple des Saisies pendant dix-neuf années sous la direction du Maître Ha Ku Tei. Ce dernier prétendait détenir ses secrets du Temple du Sud situé dans le Comté de Putian (Fukien).

A son retour au Japon, en 1690, Akiyama Shirobei Yoshitoki, à la suite d'une méditation dans la neige décida de créer sa propre école. Ayant observé que les branches du saule ployaient sous la neige jusqu'à ce que celle-ci se détache, puis revenaient naturellement à leur place, il donna à cette école le nom de « Cour (Shin) de Saule (Yo) ». Il fut également le premier à utiliser historiquement le terme de « Jujutsu » ou « Technique de la souplesse » en traduisant simplement mot à mot les caractères chinois Jeou (bois flexible, assouplir) et Shu (Art secret, technique, habileté, moyen ingénieux).

Il est à signaler que Kurosawa, le cinéaste japonais, s'inspira de la vie de Yoshin Miura pour créer le personnage de Barberousse, héros de l'un de ses principaux films. De cette école ancienne, Maître Kano conserva un très étrange Kata, désormais peu connu, le Itsutsu No Kata ou « Kata des Cinq Principes ». Suivant le fondateur du Judo, il représentait le « Cour » (Shin) du principe essentiel de sa pratique souple (Ju ou Yo). donc « Yoshin ».

Cette étrange forme comporte cinq techniques liées à cinq Principes :
Principe de concentration d'Energie et d'Action ;
Principe de Réaction et de Non-résistance ;
Principe Cyclique du cercle et du tourbillon ;
Principe de l'Alternance du Flux et du Reflux pendulaire ;
Principe de Vide et de l'Inertie.
La grande tradition chinoise y est donc omniprésente puisqu'on retrouve les principes essentiels de l'Engendrement des Cinq Mouvements (ou Cinq Agents), de la « Non-intervention » (Wuwei) du flux et du reflux du Taiji (Taisu), de la concentration de la matière (Yin) et de la dispersion de l'Energie (Yang). principes motivant les applications de la philosophie du Tao (Do).

Le Gokyo (Cinq Principes Techniques) et le Itsutsu No Kata (Cinq Principes énergétiques) représentent donc les deux aspects fondamentaux du Judo originel de Maître Kano en liaison directe avec l'origine chinoise antique des Ecoles Kito-ryu et Yoshin-ryu. Malheureusement, il faut désormais admettre que le Gokyo originel, le Koshiki No Kata, l'Itsutsu No Kata, qui forment respectivement le corps (Tai), la technique (Gi) et l'esprit (Shin) du Judo classique ne sont que fort peu pratiqués et étudiés dans le Judo sportif.

Lorsque Maître Kano décida d'utiliser le terme Judo en remplacement du terme habituel de Jujutsu, il s'en expliqua en ces termes :

« La raison qui m'a fait adapter le mot de Judo au lieu de Jujutsu (ou Jiu Jitsu) est que mon système n'est pas simplement un Jutsu ou « technique » mais un Do, c'est-à-dire une Voie, une Doctrine. De plus, mon choix était motivé par deux autres considérations :

La première était que les écoles de Jujutsu utilisaient des pratiques dangereuses comme le projeter par des moyens assez incorrects ou d'utiliser des torsions violentes des membres. Ceci conduisait les spectateurs de ces techniques brutales à juger le Jujutsu comme dangereux et dommageable pour le corps.

De plus, il y avait des écoles insuffisamment disciplinées dont les élèves se rendaient odieux en public en projetant des passants inoffensifs ou en leur cherchant querelle. Il en résultait que le mot même de Jujutsu avait acquis un sens péjoratif pour bien des gens. Or, je désirais montrer que mon enseignement, contrairement à cette réputation détestable du Jujutsu, éliminait tout danger, toute utilisation agressive.

L'autre raison était qu'à l'époque où j'ai commencé à diffuser mon Judo, le Jujutsu avait tellement décliné, que certains professeurs de Jujutsu avaient perdu toute dignité, et, comme des forains, donnaient des exhibitions payantes de leur art en combattant tantôt leurs propres élèves tantôt des lutteurs ».
DOJO YABURI : Les Casseurs de Dojo.

Cela n'empêche pas, au contraire, au Judo de rencontrer assez rapidement des détracteurs qui souhaitaient prouver la supériorité des anciennes écoles de Jujutsu sur cette nouvelle méthode. Ce fut donc l'époque des défis ou « Dojo Yaburi » (casseurs de Dojo). L'épisode le plus significatif de cette époque demeure la rencontre, au premier Kodokan, de trois Maîtres de Jujutsu, Daihachi Ichikawa, Matsugoro Okuda et Morikichi Otake du Yoshin-Ryu Jujutsu avec trois des premiers disciples de Maître Kano : Tomita Tsunejiro, Shiro Saigo et Sakujiro Yokoyama.

Cette rencontre, comme plusieurs autres par la suite, se solda par la défaite des combattants du Jujutsu.

Shiro Saigo, qui mesurait à peine 1 m 50 gagna, à cette occasion, sa réputation de « Démon du Judo ».

Il projeta trois fois son adversaire Okuda, beaucoup plus grand et lourd que lui et termina par sa fameuse projection « Yama Arashi », « tempête sur la Montagne », qui occasionna une commotion cérébrale à Okuda.

De son côté, Yokoyama, un véritable hercule, immobilisa et étrangla son adversaire en un court instant. Tomita Tsunejira travaillait tout en finesse et en technique, demeurant insaisissable. sa stratégie consistait à fatiguer son adversaire en le laissant attaquer sans cesse puis, au moment fatidique, d'utiliser sa prise favorite, un sutemi, ou mouvement sacrifice, nommé Tomoe Nage. Le plus souvent son adversaire s'écrasait sur le mur du Dojo. Il en profitait alors pour se précipiter sur lui et pour lui porter son redoutable Gyaku-juji-gatame. un étranglement en croix imparable.

La plupart de ces défis se terminaient lorsque les adversaires repartaient sur une civière. Cela ne plaisait pas trop à Maître Kano, qui ne participa pas personnellement à ces combats, mais la réputation du Judo en profita immédiatement.

Le 20 mai 1894, à l'occasion de l'ouverture de son nouveau Dojo de Shita Tomizaka, le Judo de Maître Kano fut reconnu comme une école majeure par les principaux Maîtres de Jujutsu qui vinrent lui présenter leurs félicitations respectueuses et qui, en quelque sorte, reconnaissaient la prédominance du Judo sur les autres écoles.

Etaient présents à cette cérémonie Masaaki Samura du Takeuchi-ryu, Hansuke Nakamura du Ryoshinto-ryu, Tomitaro Hisatomi du Shibukawa-ryu, Keitaro Inoue du Tenshin Shinyo-ryu ainsi que les principaux experts du Sekigushi-ryu, du Teihozan-ryu, du Sekigushi-ryu, du Toda-ryu, du Miura-ryu, du Shibukawa-ryu. Le « Nihonden Kodokan Judo » de Maître Kano commença alors son irrésistible ascension et, rapidement, ouvrit des sections dans les Universités de Gakushuin, Tenri et Todaï, dans plusieurs Préfectures de Police : Fukushima, Tochigi, Akasaka., à l'Ecole des Officiers de la Marine Impériale d'Etajima. ainsi que dans les sections sportives de divers Ministères.